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CINEMA ET SCIENCE




Le cinéma et la science ont une histoire qui est liée depuis les origines de la création des frères lumières. En 1927, le français Jean Painlevé se lançait dans une longue carrière d’observations des animaux marins longtemps avant le Commandant Cousteau. Il tourna environ 200 films qui servirent, entre autres, à des communications à l’Académie des sciences. (plus d’infos sur> ce lien)

En développant son art du divertissement, le cinéma a parfois choisi de se tourner vers des scientifiques pour construire son scénario, voir devenir des héros de fiction. Indiana Jones est devenu l’archéologue de fiction le plus célèbre de la planète, et des films comme la biographie de Freund (John Huston, 1962) ou un Homme d’Exception (Ron howard, 2004) sur la vie du mathématicien John Nash ont connu un succès critique et public indéniable.
Comme la littérature avant lui, la science a pu être mise en scène et interprétée pour donner des films de Science-Fiction, qui amènent à des discussions sur la question et le fait scientifique. Exemple très simple : à l’occasion de la sortie de Star Wars IV, un nouvel espoir (1977), s’est développé des précisions sur le fait que dans l’espace, il ne peut y avoir de bruit, en accord avec le plus réaliste 2001 : l’odyssée de l’espace.
Le cinéma est donc aussi l’occasion d’apprendre, parfois de comprendre certains faits scientifiques. Pour aider les équipes sur les plateaux, les studios font de plus en plus souvent appel à des spécialistes pour clarifier et rendre plus crédible les éléments de leur scénario. A l’occasion de la longue production d’Alexandre (Oliver Stone, 2004), l’historien américain Robin Lane Fox a passé plusieurs semaines sur le tournage pour orienter l’écriture du script, la création des costumes et décors etc…

Comment le cinéma met-il en scène cette science parfois si opaque aux yeux de quidams ? Cette mise en image permet-elle de laisser la place à la controverse, discussion permettant d’opposer les théories scientifiques et de faire comprendre qu’aucun élément n’est absolu et définitif ? La science-fiction au cinéma est-elle une illustration pertinente du traitement de la science à l’écran ?

Le cinéma est un art, il est possible de faire cette affirmation aujourd’hui sans se faire jeter des cailloux. Aussi, il s’accommode de la science, et n’a pas les mêmes nécessités de rigueur et de précision qui caractérise l’œuvre scientifique. Aussi, il est difficile de croire que les deux champs puissent se confondre pour donner des œuvres à part entière. C’est pourtant le cas. En jouant avec ses propres codes, le cinéma réussit à s’adapter aux contraintes imposées par le travail scientifique. Il utilise des subterfuges, transforme, et s’adapte.


La biographie, l’arme absolue de la science à l’écran

Le moyen le plus commode de mettre en scène la science à l’écran est la biographie : nombre de scientifiques célèbres ont eu droit à un ou plusieurs portages de leurs vies à l’écran. L’occasion pour les réalisateurs et scénaristes de mettre en images des théories, des avancés, des réflexions qui ont forgé ou forgent notre regard sur le monde.




John Huston, 1962



En 1962, les studios Universal décident de lancer une adaptation de la vie du psychologue Sigmund Freud d’après un scénario de l’auteur français Jean-Paul Sartre. Mais devant la complexité du sujet, et de la matière à traiter, les responsables de la major déclarent le scénario inadaptable.
Un changement d’équipe est demandé, et le studio ne peut rater son coup : il sollicite John Huston, reconnu depuis le Faucon Maltais (1941), pour réaliser, et demande à Charles Kaufman de reprendre le scénario de Sartre. Ensemble, les deux hommes vont tenter de démêler les fils d’une science complexe, voir opaque : la psychanalyse. Avec un objectif : en vulgariser le propos.
Le film, dans sa version final, se construit de la même façon comme un polar des années 60 : d’un côté on découvre la vie, les doutes, les joies et les peines de Sigmund Freud, et de l’autre on illustre par l’image comment le psychiatre forme ses idées pour aboutir à ses grandes théories. Dès les premières minutes, il est établit que l’on vit dans une représentation fausse de l’univers, puis viennent les indispensables expérimentations et enfin la présentation des conclusions.
Il s’agit de ne pas rester figé, de rendre le film intéressant pour ne pas perdre le spectateur. Aussi, Freund se montre très explicatif, voir didactique comme dans les scènes entre Freund et Charcot pour expliquer la psyché avec des mots simples et des idées compréhensibles à tous. Le procédé est simple et fonctionne aussi en littérature : le spectateur apprend avec le jeune Freud qui s’engage sur la voie de la psychiatrie, ce qui rapproche le « héros » du public. Dans sa phase final, le film développe sa dramaturgie autour de la controverse : Freud présente ses théories à une assemblée scientifique réunie dans un amphithéâtre, et le psychiatre doit faire face au conservatisme de ses collègues. Il doit donc se battre et argumenter, comme dans un film de procès, ce qui donne du dynamisme à cette partie du récit.
Huston s’amuse même avec son spectateur en faisant une scène clin d’œil sur la relation proche et tabous entre Mère et fils, qui sera au centre du complexe d’oedipe, autre grande théorie que Freud développera bien après les années présentées au cours du film. Huston et Kaufman font donc d’un film sur la science une expérience ludique et pourtant emprunte d’une réalité bien ancrée : ce qui est raconté dans le film est en grande majorité vrai, et les deux hommes n’ont que peu cédé à la fiction, sinon pour donner des pistes de réflexion au spectateur. C’est là une représentation « parfaite » de la science à l’écran.


Dans un registre beaucoup plus romanesque, effectuons un petit bond dans le temps pour nous pencher sur Gorilles dans la brume (Michael Apted, 1988) qui porte sur une partie de la vie de l’ethnologue spécialiste en primatologie Dian Fossey d’après ses propres mémoires.



Le film illustre très bien l’expérimentation naturelle pratiquée par les ethnologues : pendant plusieurs années, elle a observé les gorilles des montagnes dont elle étudiait le comportement. Elle en a rapporté de nombreux films de ses voyages, comme le montre les images à l’écran. Le film s’interroge aussi justement sur des thèmes qui intéressent les scientifiques : la hiérarchie des espèces, la disparition d’espèces à cause des hommes (par le braconnage par exemple) etc…
Là où l’on sent une plus grande manipulation du spectateur, c’est dans son approche aventureuse. Le film joue sur le thriller, se dote d’une femme forte en guise de rôle principale (Dian Fossey est incarnée par Sigourney Weaver, LA femme forte à Hollywood à la fin des années 80) et cherche à susciter l’émotion par l’opposition de Fossey aux braconniers. Un signe qui ne trompe pas : Michael Apted multiplie les gros plans pour forcer la dramatisation, chercher les expressions, ne pas s’enfermer dans une approche trop austère. Et le principe fonctionne très bien, au détriment peut-être de la réalité. Cette fois, la fiction prend plus souvent le pas, mais le spectateur s’en rend plus facilement compte.


La controverse : une argumentation pour mieux comprendre


La controverse, dans le domaine scientifique, est la discussion d’une théorie nouvelle/sujette à caution. Souvent, on l’oppose à des théories déjà connues et bien installées. Il est assez difficile de reproduire au cinéma une controverse, car elle demande souvent une maîtrise certaine des idées et réflexions développées au cours du débat scientifique.
Souvent d’ailleurs, la controverse est intégrée dans un scénario plus large et plus compréhensible pour le grand public. Prenons par exemple le film Philadelphia (Jonathan Demme, 1993) qui est un exemple même de controverse : film de procès, il mêle notamment des idées scientifiques sur le Sida, ses risques, et ce mythe encore présent au début des années 90 que la maladie se transmet par le simple touché, le simple contact. C’est en cela un témoin de son temps : il fige les considérations de l’époque et tente de les infléchir.

Opposer le nouveau et l’ancien, éprouver une thèse, voilà à quoi sert la controverse. Huston dans Freud, j’en ai déjà parlé, en jouait habilement dans la scène de l’amphithéâtre. D’autres ont essayé de s’attaquer à la controverse de manière plus directe. Cela donne parfois des résultats assez surprenants, toujours très intéressants.




La Controverse de Valladolid


La Controverse de Valladolid (Jean-Daniel Verhaeghe, 1992) reprend le débat qui a occupé les érudits en 1550, à Valladolid : savoir si les Indiens d’Amérique peuvent avoir le statut d’homme conscient ou non. Un débat à la fois scientifique, théologique et idéologique se met alors en place entre Bartholomé de Las Casas (joué par Jean-Pierre Marielle) et Juan Sépulveda (incarné par Jean-Louis Trintignant) pour déterminer la « vérité ».
Jean-Daniel Verhaeghe choisit donc l’angle du procès, où les deux hommes discutent de leurs arguments sous l’œil attentif d’un juge (dans ce cas, le légat du Pape, aka Jean Carmet).

Derrière l’objectif de la recherche d’une vérité, Verhaeghe illustre la difficulté du débat, jouant sur les différences de qualité des arguments, l’hypocrisie, et parfois les préjugés qui habitent une époque. La réalisation l’aide, abusant des champs/contre champs, filmant en gros plan les réactions, appuyant les interventions par des caméras en plongées le cas échéant. Plus que de répondre à la question (puisque c’est un fait historique, on connaît déjà la réponse), le réalisateur s’intéresse plutôt à la controverse en elle-même, ses racines, et les théories qui y sont développées. Pour cela, il prend le public à témoin, choisissant le camp de l’humaniste (Las Casas), plus proche de nous, plutôt que celui du conservateur (Sepulveda) sans pour autant diaboliser ce dernier. En fait, il choisit seulement d’en faire une production humaniste. C’est peut-être une nécessité pour impliquer le spectateur qui pourrait rester extérieur à un débat vieux de cinq siècles.
Mais dans ce cas, le risque est grand de dénaturer la controverse elle-même. Car une controverse est toujours le produit d’une époque, à un moment de savoir précis qui est bousculé par une nouvelle théorie - ou une ancienne remise au goût du jour. Aussi les cinéastes ont souvent toutes les peines du monde à ne pas choisir de camp, car cela implique souvent de laisser réfléchir le spectateur par lui-même. Un exercice difficile dans un art où la manipulation de l’image est une pratique de tous les jours.



A suivre…







Rédigé par Kith